Martine Roberge, De la rumeur à la légende urbaine

details_l97827637880121Aujourd’hui ethnologue à l’Université de Laval (Canada), Martine Roberge s’est largement consacrée à la rumeur et à la légende urbaine dans ses travaux. Sorti il y a quelques mois, De la rumeur à la légende urbaine réactualise une recherche qu’elle a mené pour son mémoire de master.

 

Votre livre « De la rumeur à la légende urbaine » est sorti il y a quelques mois. Il est une réédition revue et complétée d’un travail mené dans le cadre de votre master. Qu’est ce qui en tant qu’étudiante vous a, à l’époque, poussée à écrire un mémoire sur les légendes urbaines?

D’abord la rencontre avec un professeur, Jean Du Berger, qui s’intéressait aux légendes traditionnelles et plus spécifiquement à la présence du diable dans les légendes. Ses enseignements au coeur de la mythologie populaire m’ont résolument tournée vers les formes plus contemporaines de ces récits et de ces mythes dont j’avais pleinement conscience qu’ils étaient encore très présents dans nos sociétés modernes. Issue d’une formation au niveau collégial en Arts et lettres, j’avais un intérêt marqué pour la littérature française et l’analyse de discours. En commençant mes études universitaires en folklore et ethnologie à l’Université Laval, notamment par l’étude des formes de la littérature dite orale (conte, légende et chanson), j’ai réalisé que ce qui me fascinait vraiment était la notion de récit ou de narration (bref, raconter une histoire), peu importent les genres. C’est dans cette voie que j’ai poursuivi mes travaux de doctorat en comparant les genres folkloriques, littéraires, traditionnels, contemporains et filmiques en analysant des « histoires de peur ». J’y ai découvert « l’art de faire peur » et la complexe dialecte entre le réel, le possible et l’imaginaire.

Est ce que l’apparition de l’internet pour tous a beaucoup fait bouger vos méthodes de travail sur la rumeur et la légende urbaine, en tant qu’ethnologue, ou vous a ouvert de nouvelles perspectives?

L’apparition d’Internet constitue une sorte de révolution dans le champ de l’ethnologie. Ce média, qui fonctionne à la manière d’un réseau de communication, opère principalement à deux niveaux. Il est devenu un lieu de prédilection pour la circulation des rumeurs et des légendes urbaines. L’ethnologue peut donc étudier, à travers les nombreux sites spécialisés (hoax) ou personnels, blogues et plus généralement les médias sociaux (clavardage et Facebook), le répertoire des récits ou énoncés de croyances qui y circulent. Internet devient alors une source intarissable où l’on peut observer l’évolution ou la stagnation des rumeurs-légendes. Internet agit donc comme un canal de diffusion qui a sans aucun doute joué le rôle de diffuseur. De plus, la multiplication des relais joue aussi un rôle sur le cycle « naturel » (apparition – amplification – latence – réapparition, etc.) de circulation de ces récits. Avec Internet, on a l’impression que les récits de ce genre sont omniprésents. Pour l’ethnologue, il est devenu incontournable d’observer les conversations quotidiennes qui ont cours dans les médias sociaux, car les rumeurs-légendes sont principalement des genres conversationnels. Enfin, Internet, en tant que nouvelle technologie, est aussi objet de rumeurs-légendes. Que ce soit son fonctionnement plus ou moins mystérieux pour les gens ordinaires ou les virus qu’il peut transmettre intentionnellement ou accidentellement, Internet, comme objet, appartient à la thématique des techno-peurs et alimente toute une mythologie.

On parle souvent des méfaits des rumeurs dans la société, pouvez-vous nous parler du rôle, éventuellement positif, qu’elles entretiennent sur les individus ou leurs « groupes d’appartenance »?

Le côté négatif des rumeurs-légendes est généralement au discours qui portent sur autrui – personne physique ou morale (dénonciation, réputation) dans un but stratégique, pour manipuler l’information ou faire du tort. Ces rumeurs-légendes ont le sens de colportage, ragot, potin. Plusieurs légendes-rumeurs circulent pour leur seule capacité informative; elles servent d’avertissement, ou de dénonciation de certains abus ou méfaits ou encore elles identifient certains comportements ou peurs. Ce rôle est alors plutôt positif car il sert un but collectif, social, de règle de vie en société par exemple; il s’agit d’un rôle utilitaire en quelque sorte. Dans mon ouvrage, j’ai aussi voulu montrer qu’il y avait une autre fonction, celle d’exutoire ou de catharsis. Parce qu’il s’agit d’un discours hautement symbolique, les rumeurs-légendes tentent d’apaiser des peurs collectives en les ramenant quotidiennement dans les conversations. Leur fonction essentielle est celle d’alimenter les conversations, de nourrir la trivialité tout en la dépassant. Elles exercent ainsi un certain contrôle social.

Vous parlez, dans votre livre, du fond commun des rumeurs en adoptant une méthode d’analyse proche du structuralisme… Pensez vous que cette approche peut expliquer la capacité des rumeurs et des légendes urbaines à passer aussi facilement les frontières de langue et de culture?

Je crois que ce type d’analyse a eu le mérite de faire ressortir l’aspect symbolique du discours des rumeurs-légendes. Les stratégies de métaphore et de métonymie que l’on peut observer au-delà des mots laissent transparaître une langue universelle, des images et des thématiques qui transcendent les cultures. Nous nous trouvons donc devant une grande mythologie qui invariablement transporte l’être humain, d’où qu’il soit, à travers de grandes peurs ou préoccupations.

Pensez-vous que la mondialisation a fait naître des « lieux communs de la peur »? On trouve par exemple dans tous les pays occidentaux un fort nombre de légendes urbaines autour du métro, des nouvelles technologies ou des différentes marques de fast-food et de boissons gazeuses…

Cette question est en lien avec la précédente. Le mouvement de la mondialisation a certainement contribué à cristalliser plusieurs des récits autour des « géants » (multinationales, compagnies diverses – pétrolières, pharmaceutiques, etc.) qui, par leur omniprésence à l’échelle planétaire, deviennent les cibles, que dis-je, les boucs émissaires par excellence de tout ce qui ne tourne pas rond dans nos civilisations. Ces géants incarnent le Mal, que l’on peut dorénavant nommer, afin de faire porter la faute ou d’expliquer le complot. La mondialisation agit sur les légendes-rumeurs au même titre que la religion sur les croyances ; elle centralise un certain discours autour d’une mythologie universelle; ce faisant, elle annihile en même temps les différences entre les cultures et la diversité des croyances comme une sorte d’hégémonie.

De plus en plus d’émissions télévisées s’intéressent aux rumeurs et légendes urbaines, que ce soit pour les « démonter », les mettre en scène, les expliquer… comment expliquez vous cet engouement?

Je dirais que cet engouement est en partie dû à la fascination pour le mystérieux ou le mystère. Les rumeurs-légendes exploitent à la puissance 10 cette ambiguïté entre le réel et la fiction, entre le vrai, le faux et le plausible. Devant quelque chose d’inexpliqué ou d’inexplicable, le réflexe de l’être humain est moins un acte foi que le contraire, vouloir comprendre ce qu’il en est, donc raisonner. Je crois que l’être humain a horreur du vide : il ne peut se contenter de croire, il doit comprendre. La raison l’emporte. De ce fait, l’humain est d’abord incrédule et il se méfie de ceux de ses semblables qui sont trop crédules. Par ailleurs, l’horreur ou certains événements, accidents inexpliqués nous parviennent constamment et à plusieurs reprises de façon quotidiennes dans les médias d’information, qui eux, ont pour rôle de nous informer correctement en cherchant à expliquer les faits, en vérifiant la source des informations rapportées (journal télévisé); nous sommes plongés au coeur d’une actualité qui rapportent des faits plus ou moins plausibles. Maintenant ici, je crois que l’on fait référence à ces émissions qui exploitent les récits de rumeurs-légendes urbaines, qui les scénarisent et les dramatisent afin de mieux les démonter. La popularité de ce type d’émissions est certainement à mettre en parallèle avec les télé-réalités. Le téléspectateur peut y vivre par procuration certains effets sans être lui-même en cause. Encore une fois, l’écran agit comme une sorte de catharsis – il y a drame sans les effets. Voir une croyance ou une légende urbaine démontée de toute pièce consiste en un exercice de simulation: devant un phénomène semblable, serons-nous aussi crédule la prochaine, allons-nous être alerte pour détecter l’arnaque ?

Pour terminer, qu’aimeriez-vous apporter aux lecteurs par votre livre?

Le plaisir de prendre conscience que derrière certains énoncés de croyance anodins, derrière certains récits se cachent une dimension profonde et symbolique. Pendant que les rumeurs-légendes urbaines nous parlent d’aliment, de fours à micro-ondes, de téléphones cellulaires, elles nous disent au fond autre chose : à vous de les démystifier. J’aimerais en fait que le lecteur soit maintenant mieux outillé pour déterminer s’il est en présence d’une rumeur-légende ou d’une information plausible; en définitive, j’ai voulu réhabiliter la légende urbaine comme un genre conversationnel auquel nous devrions tous prêter attention.

 

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