Pourquoi a t-on cru aux « fake news » ?

La propagation de fausses informations pendant la campagne américaine entraîne aujourd’hui une polémique dont les médias se sont largement fait écho. Le fonctionnement de canaux tels que Facebook et Google aurait permis à ces fausses informations de rencontrer un public susceptible de les croire et de les diffuser. Et surtout, il aurait empêché les démentis de la presse traditionnelle et des sites de fact-check de leur parvenir.

Si la valeur principale d’une information pour l’algorithme de Facebook est l’intérêt de l’utilisateur (et non sa véracité), il ne faut pas manquer de nous poser ces questions : pourquoi croît-on de plus en plus les « fake news » ? Et qu’est ce qui a donné envie, dans le cadre de la campagne présidentielle américaine, au public d’y croire ?

Un paysage de l’information confus

D’après Brooke Binkowski, rédactrice à Snopes (un site américain sur les rumeurs et légendes urbaines) les difficultés économiques de la presse ont entamé la crédibilité accordée aux médias traditionnels. Beaucoup de rédactions n’offrent plus aux journalistes les moyens de faire correctement leur travail : « Quand vous en êtes à votre cinquième sujet de la journée et qu’il n’y a plus de rédacteur parce qu’il a été viré, qu’il n’y a plus de « fact checker » ni d’accès à des revues académiques et que vous êtes obligé de faire vos vérifications sur Google, vous bâclez forcément vos articles. »

Plus proche de nous, la défiance envers la presse traditionnelle et les journalistes s’appuie sur les mêmes éléments. Elle vient également en réaction à la concentration des entreprises de presse, maintenant aux mains d’une poignée de milliardaires non-issus du monde de l’information. Les rapports ambigus que le pouvoir, et notamment l’exécutif, entretient avec les médias affaiblit par ailleurs la position de la presse française comme contre-pouvoir : attaques contre le profession, connivences soupçonnées ou volonté de mettre les journalistes au garde à vous.

Une défiance sur laquelle prospèrent les sites complotistes. Ils se présentent effectivement comme les détenteurs de la « vraie » information, face à des médias corrompus, membres d’un système politico-médiatique. Les noms de ces sites, en France, sont équivoques : Presse Libre Internationale, Alterinfo, Stop Mensonges, Les Moutons enragés…etc. Fonctionnant à « circuit fermé » ils prennent d’après Le Monde diplomatique une apparence scientifique et rationnelle :

« Les textes conspirationnistes regorgent de notes de bas de page, de liens hypertextes, de graphiques qui leur confèrent une forme pseudo-universitaire. […] Derrière ce masque savant se cache en fait un circuit d’informations fermé, où des sites complotistes renvoient à d’autres sites complotistes, puis à des livres publiés par des maisons d’édition complotistes (comme Demi-Lune en France) et à des travaux de « chercheurs » marginalisés et controversés dans le milieu universitaire. »

Leur présence, sur le « marché de l’information », se mêle à celle des médias traditionnels et de sites satiriques. Ces derniers sites, en adoptant le ton des médias traditionnels, en imitant leur mise en page, leurs noms et URLs, voient leurs nouvelles prises fréquemment pour vraies. Une ambiguïté qui est parfois sciemment entretenue, le caractère « satirique » de leur contenu n’étant signalé que dans l’« à propos » voire sur aucune page du site.

Certains sites comme The Rightists mélangent par ailleurs vraies et fausses informations, tout en semblant se dédouaner de toute responsabilité. The Rightists se présente ainsi comme une « plateforme qui permet à des personnes et à des journalistes indépendants de déposer leurs nouvelles directement aux lecteurs. […] Ceci est un site HYBRIDE d’information et de satire ». En France on note qu’une plate-forme comme AgoraVox, fleuron passé du journalisme citoyen, s’est fait le relais de certaines « fake news » américaines. Elle est effectivement noyautée aujourd’hui par la sphère conspirationniste.

Comme le soulève Backchannel, « il est maintenant aussi facile pour un adolescent macédonien que pour le New York Times de créer un site internet ». Et les canaux par lesquels transitent les informations – Facebook et Google – proposent une hiérarchisation du contenu qui n’est pas basée sur la véracité, mais sur l’intérêt que chaque utilisateur pourrait leur porter. Un fonctionnement qui a été remis en cause à la suite de l’élection de Donald Trump à la présidentielle américaine.

Facebook : un algorithme qui a concentré les critiques

Si on recevait toutes les informations publiées par ses amis, groupes et pages auxquelles on est abonné, notre fil d’actualité Facebook croulerait sous les publications. Plus d’un millier par semaine d’après Slate. La nécessité de créer un algorithme pour trier les publications de notre fil d’actualité est donc apparue dès 2006 pour le réseau social. Notamment avec le bouton « J’aime », moyen de « filtrer son propre fil d’actualité, sans même le savoir ».

Basé sur l’activité passée (les publications aimées, partagées, mais aussi le temps consacré à leur lecture…etc) cet algorithme est ainsi chargé d’attribuer un score de pertinence spécifique à chaque utilisateur. Et ce, pour chacun des milliers de posts que pourrait contenir son fil d’actualité. Ce score détermine l’ordre dans lequel l’information apparaîtra dans ce fil. Il est capable de s’adapter au comportement de chacun : ceux qui « likent » tout ce qui passe comme ceux qui masquent les actualités une fois lues.

On reproche aujourd’hui à Facebook d’être un des principaux pourvoyeur d’informations et de sélectionner, pour chacun de ses utilisateurs, l’information qui apparaîtra dans son « fil » sur la base de son intérêt, et non sur la fiabilité des informations relayées, ou sur la volonté de faire apparaître simultanément des informations contradictoires.

Il enfermerait l’utilisateur dans une « filter bubble », une « bulle de filtres » selon Eli Pariser. Un univers informationnel personnalisé, modelé à son insu par les algorithmes de Facebook et Google, mais aussi d’Amazon ou encore NetFlix. Un univers où les opinions politiques et croyances de l’utilisateur seraient reproduites et confortées, par une sélection de l’information qui y serait conforme. Si vous êtes, par exemple, porté à croire les théories selon lesquelles Hillary Clinton serait une sataniste patentée, il y a fort à parier que vous ne serez jamais exposé aux debunkages des médias traditionnels ou de sites comme Snopes, spécialisés dans le fact-check.

Une information que nous souhaitons croire

Ces accusations contre le réseau social Facebook sont cependant à nuancer. D’abord, l’algorithme ne fait pas tout. Sur Facebook notre fil d’actualité est à l’origine généré par notre groupe de pairs. Mais aussi par les médias (Pages) auxquels nous nous sommes abonnés car nous leur accordons a priori notre confiance. Confrontés à des fausses informations, nous sommes susceptibles de les croire car elles émanent de sources en qui nous avons confiance.

Selon Kapferer, nous relayons par ailleurs les rumeurs car nous désirons y croire. Elles permettent d’exprimer et de renforcer des idées déjà présentes dans l’opinion publique :

« La rumeur exprime et justifie à voix haute ce que nous pensions tout bas ou n’osions pas espérer. Ainsi, de tous les messages, la rumeur jouit seule d’une singulière caractéristique : elle justifie l’opinion publique en même temps qu’elle la révèle, elle rationalise en même temps qu’elle satisfait. Avant la rumeur nous pensions que tel homme politique était véreux, avec la rumeur nous le savons désormais. Chaque fois, un fait vient justifier les sentiments profonds du public : ce fait dédouane alors ces sentiments et autorise leur expression libre et communicative. Car en parlant, en vilipendant le traître, on fait s’écrouler l’agressivité née de la frustration. Parler, c’est se soulager. De plus, entendant des faits justifiant ce qu’il pensait déjà, de façon plus ou moins avouée, chacun sort renforcé dans ses opinions, d’où le désir de les partager en en parlant. »

Ainsi, les rumeurs sur Hillary Clinton répondent au rejet profond de ce que la candidate représente pour une partie de l’opinion américaine : une politicienne de carrière, déjà passée par la Maison Blanche lors de la présidence de son mari, jugée comme vendue à des lobbys et calculatrice.

Si nous balayons l’ensemble des « fake news » qui ont concerné la candidate démocrate, nous pouvons voir émerger un certain nombre de thématiques, que nous listons ici de manière non exhaustive : sa personnalité jugée colérique, violente et imprévisible, voire dépourvue de toute empathie ; sa bisexualité ou sa sexualité débridée ; son mépris des classes laborieuses et des personnes qui travaillent pour elle ; des opinions ou liens politiques cachés avec le Ku Klux Klan, Al-Qaïda, le marxisme…etc ; un féminisme et un antiracisme de façade ; ses abus de pouvoir et détournements d’argent ; son appartenance à l’élite et son absence de lien avec la réalité ; enfin, et non des moindres, son état de santé.

Ces rumeurs s’engouffrent dans les failles de la candidate : son statut de privilégiée, une carrière principalement passée dans les arcanes du pouvoir et, comparée à Barack Obama, son manque de chaleur humaine, d’humour et de charisme, sa difficulté à créer une connexion avec le peuple américain.

Elles permettent de parler de cette classe politique de carrière, coupée des classes populaires, jugée compétente certes, mais technocratique. Dépourvue d’éthique et adoptant un double langage, adaptant ses opinions aux nécessités de la real politique, et surtout incapable de faire rêver, de soulever l’enthousiasme. Face à une candidate donnée largement gagnante par les médias traditionnels, choisie par le « système », les rumeurs de maladie sont saisies comme un espoir. Hillary Clinton ne peut pas arriver jusqu’au bout, quelque-chose doit forcément l’interrompre…

 
Facebook est, certes, une formidable caisse de résonance et d’amplification pour la rumeur mais le réseau social n’en est pas à l’origine. Il ne pousse pas non plus les utilisateurs à s’en saisir. Son algorithme et c’est ce qui ressort de l’article de Slate sur l’équipe d’ingénieurs qui le contrôle est, avant tout et surtout, humain. Il est développé pour correspondre le plus finement possible à la manière dont nous sélectionnons l’information, par le biais de nos opinions, nos croyances. Notre fil d’actualité reste à notre image, généré par les sources en qui nous plaçons notre confiance. Nous influençons directement son contenu en choisissant de lire, aimer, partager tel ou tel contenu.

« Miroirs du quotidien, les réseaux sociaux sont avant tout un reflet, parfois déformé ou complexe à comprendre, de la réalité. Croire que les électeurs de Trump ont voté pour lui parce qu’ils ont été trompés, qu’on leur a « mal expliqué », ou qu’ils étaient trop stupides pour distinguer le vrai du faux sur Facebook, ne serait-ce pas prendre le point de vue arrogant d’un « establishment » qu’une bonne partie des Etats-Unis a sanctionné ? » note Le Monde. Surtout, ne serait-ce pas minimiser le profond rejet d’une classe politique de carrière, technocratique ? D’un système qui sélectionne des candidats et des programmes qui ne suscitent qu’une adhésion par défaut dans l’opinion publique ?

Image à la Une : Evan Guest, Donald Trump in Muscatine, Iowa. Image sous licence Creative Commons CC-BY 2.0 [Source : FlickR].

Sources / Pour aller plus loin

Snopes.com.

Conférence TED de Eli Pariser, 2011.

Benoît Bréville. Vingt principes de la mécanique conspirationniste. Le Monde diplomatique, juin 2015. http://www.monde-diplomatique.fr/2015/06/BREVILLE/53077

Robin D’Angélo. AgoraVox : vie et mort d’un site de journalisme-citoyen à la française. Street Press, juillet 2012. http://www.streetpress.com/sujet/41152-agoravox-vie-et-mort-d-un-site-de-journalisme-citoyen-a-la-francaise

Jessi Hampel. According to Snopes, fake-news is not the problem. Backchannel, novembre 2016. https://backchannel.com/according-to-snopes-fake-news-is-not-the-problem-4ca4852b1ff0#.736akk3ox

David Mikkelson. We have a bad news problem, not a fake news problem. Snopes, novembre 2016. http://www.snopes.com/2016/11/17/we-have-a-bad-news-problem-not-a-fake-news-problem/?utm_source=sendy&utm_medium=email&utm_campaign=11192016

Will Oremus. Who controls your Facebook feed. Slate, janvier 2016. http://www.slate.com/articles/technology/cover_story/2016/01/how_facebook_s_news_feed_algorithm_works.html [Lire une l’adaptation en français de Rue89 : http://rue89.nouvelobs.com/2016/01/05/saurez-tout-lalgorithme-facebook-262722 ]

Michaël Szadkowski et Damien Leloup Facebook, faiseur de rois de l’élection américaine ? Pixels – Le Monde, novembre 2016. http://www.lemonde.fr/pixels/article/2016/11/14/facebook-faiseur-de-rois-de-l-election-americaine_5030959_4408996.html

Livres

Jean Noël Kapferer. Rumeurs : le plus vieux média du monde. Seuil, 1987.

Eli Pariser. The Internet bubble : what internet is hiding from you. Penguin books, 2012.

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1 réponse

  1. 16 décembre 2016

    […] en janvier 2015, et dont les résultats viennent d’être publiés, se trouve au cœur du débat autour des « fake news » des dernières […]

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