Du collège à l’Université, des jeunes vulnérables aux intox du web

« Beaucoup de gens pensent que les jeunes, parce qu’ils maîtrisent les réseaux sociaux, sont capables d’avoir du recul sur ce qu’ils y trouvent. Notre étude montre exactement le contraire. » conclut le professeur Sam Wineburg, fondateur du Stanford History Education Group.

Le travail qu’il a initié en janvier 2015, et dont les résultats viennent d’être publiés, se trouve au cœur du débat autour des « fake news » des dernières semaines.

Touchant 7.804 élèves et étudiants, répartis de 12 Etats américains et sur 3 niveaux d’enseignements (middle-school, high-school et collèges universitaires), ce travail a débuté par la conception de questionnaires. Professionnels de l’éducation et élèves participaient et verbalisaient leur ressentis au cours de phases-test. Commentaires, tweets, articles… Il s’agissait d’étudier le raisonnement des jeunes face aux informations, en proposant des exercices adaptés à leur âge.

Des jeunes facilement dupés par les contenus publicitaires et les fausses informations

Les chercheurs espéraient établir un barème au-delà duquel se trouverait la majorité des élèves. Des étudiants d’Université passant plusieurs heures par jour sur internet devraient par exemple se demander qui est derrière un site très orienté sur des faits polémiques, arguent-ils. « Mais dans chaque cas et pour chaque niveau, [ils ont été] décontenancé par [les] lacunes des élèves ».

Les élèves de middle-school (équivalent du collège en France) ont par exemple été 80 % à prendre un contenu sponsorisé en page d’accueil de Slate pour une vraie information. Ce, malgré une mention explicite « sponsored content ».

Fleurs déformées présentées comme étant situées à proximité de Fukushima

Au lycée, 40 % des élèves ont jugé qu’une photographie de fleurs déformées, accompagnée de la légende « Fukushima Nuclear Flowers » avait un fort degré de véracité. Seuls 20 % ont fourni des réponses construites, questionnant la source et/ou l’auteur de la photographie en question.

Enfin, plus de la moitié d’un groupe d’étudiants de la très sélective Université de Stanford ont jugé que le site du Collège Américain des Pédiatres, un groupuscule qui relie homosexualité et pédophilie, était plus digne de confiance que l’Académie Américaine des Pédiatres, forte de 66.000 membres, après un examen de dix minutes.

Une éducation aux médias et à l’information encore trop « éparpillée » à l’école

D’après Joel Breakstone, directeur du SHEG, beaucoup d’écoles américaines n’ont pas su s’adapter dans leur manière d’apprendre aux élèves à évaluer l’information sur le web. Un soucis partagé en France, malgré le rôle important des professeurs documentalistes, en charge des Centres de documentation et d’information (C.D.I).

En France, la documentation n’est pas une discipline à part entière. Elle est plutôt « un ensemble de savoirs instrumentaux aléatoirement transmis » note en 2010 Annette Béguin-Verbrugge dans L’éducation à la culture informationnelle.

L’éducation aux médias et à l’information figure malgré tout depuis 2013 comme enseignement transversal dans les programmes du collège. Mais pour Anaïs, professeure-documentaliste en collège et en lycée à Dinan, « la fiabilité de l’information sur le web est une notion floue pour les élèves, et trop peu d’heures sont accordées pour leur enseigner les bases ». Elle a eu malgré tout l’occasion de « faire une bonne initiation, [en] insist[ant] presque exclusivement sur la fiabilité des sources et le respect de la propriété intellectuelle » à l’occasion des TPE de 1ère. Elle ajoute : « Cette notion est quasiment aussi floue pour de très nombreux collègues de discipline qui ne demandent jamais aux élèves de sourcer leurs travaux et ne sanctionnent pas le copier-coller. […] Peu d’entre-eux se soucient par ailleurs de l’enseignement transversal d’éducation aux médias et à l’information. »

Être plus à l’écoute des pratiques des élèves

A l’Université, on note souvent un fossé entre les pratiques des étudiants et celles prescrites par l’institution. Pour s’en sortir, ils doivent faire tant bien que mal le pont entre les deux. En recourant par exemple aux libraires en ligne plutôt qu’au catalogue collectif des BU, le Sudoc, pour rechercher des livres à emprunter, d’après Annette Béguin-Verbrugge.

En cause, un enseignement des pratiques documentaires trop rigide. Il ne laisse aucune place à l’expression des étudiants. Il ne s’adapte en outre pas à leur manière de consommer l’information. La démarche du Stanford History Education Group est à souligner sur ce point. Les élèves et étudiants ont été invités à exprimer à voix haute leur raisonnement pendant qu’il répondaient aux questionnaires des phases tests. Ces données ayant permis d’affiner la véritable enquête.

Surtout, le travail du Stranford History Education Group servira à élaborer un matériel éducatif plus adapté, avec la participation des acteurs du système éducatif. L’analphabétisme numérique est trop dangereux pour la démocratie pour qu’on le néglige, concluent en substance les auteurs.

Image à la Une : Leo and her cell phone, Stephan Schmitz (Source : FlickR). Licence BY-ND.

Sources / Pour aller plus loin

Site du Stanford History Education Group.

Curriculum de l’UNESCO pour l’enseignement aux médias et à l’information à destination des enseignants [PDF en français].

Notre article sur les « fake news » de la campagne américaine.

Sam Wineburg et Sarah McGrew. Why Students Can’t Google Their Way to the Truth. Education Week. Novembre 2016.

Livre

L’éducation à la culture informationnelle. ENSSIB, 2010. [Découvrir le sommaire].

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2 réponses

  1. 23 février 2017

    […] « lien sponsorisé » de certains médias en ligne constituent déjà un moyen clair d’identifier des faux-comptes ou de l’information publicitaire. Ils sont pourtant difficilement maîtrisés par les jeunes, comme le montre une étude récente du […]

  2. 21 avril 2017

    […] on certain online media already constitute a clear means of identifying fake accounts or ads. However these indicators are rarely mastered by young adults, as a recent study by the Stanford Hist…. This study proves that education on information and media needs to be given a more relevant […]

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