Faux-souvenirs : notre cerveau sous influence

Et si le souvenir faisait lui aussi partie de ces mythes qu’on se raconte, mais à soi même ? Un récit dans lequel on s’engouffre en croyant se retrouver, une illusion d’intimité pourtant exposée aux inductions d’un autre, une histoire morcelée où se mélangent sans distinction l’imaginaire et le réel…

Le souvenir se construit, se module, s’invente, et s’induit… C’est ce qu’a choisi de prouver Elizabeth Loftus, professeure de psychologie à l’Université d’Irvine. En 1995, une expérimentation menée avec Jacqueline Pickrell lui a permis de mettre en évidence la possibilité d’implanter de faux souvenirs autobiographiques dans la tête d’individus. Ceux qui se sont prêtés à l’expérimentation devaient dans un premier temps relire 5 pages relatant certains de leurs souvenirs personnels, préalablement recueillis avec l’aide d’un membre de leur famille. Ils étaient ensuite interrogés sur les différents événements relatés et les souvenirs qu’ils en gardaient. Ce qu’ils ignoraient, c’est que l’un des épisodes en question avait été inventé de toute pièce. Au total, 25 % des participants ont pourtant été capables de révéler des détails précis au sujet de ces événements, y compris de l’épisode inventé. Une fois l’expérience terminée, certains n’arrivaient pas à croire qu’ils avaient alors construit un ensemble de faux souvenirs.

Une mémoire malléable

Pour Kimberley Wade, professeure de psychologie à l’université de Warwick, la création de faux souvenirs est un processus plus courant qu’il n’y paraît. Il s’expliquerait par la malléabilité de la mémoire et le pouvoir de notre imagination : « J’étudie la mémoire depuis plus de 10 ans, et je suis toujours ébahie de voir comment notre imagination peut nous jouer des tours et nous faire croire avoir fait quelque chose qui n’a jamais eu lieu, nous mener à créer des souvenirs si forts et pourtant illusoires ». La malléabilité de la mémoire se justifierait quant à elle par la trop grande quantité d’informations que nous devons intégrer quotidiennement et la nécessité de « combler les trous » avec de nouvelles informations construites à partir de ce que nous savons et de nos croyances sur le monde qui nous entoure.

Ces facteurs qui facilitent la création de faux-souvenirs

Une étude anglo-canadienne publiée en 2015 par les chercheurs Julia Shaw et Stephen Porter a par ailleurs permis de démontrer que des entretiens suggestifs (incitant des individus à croire qu’ils avaient commis un délit) pouvaient grandement favoriser la création de faux souvenirs. Après seulement 3 entretiens de 40 minutes, 70 % des participants à l’expérience étaient capables de se souvenir et de faire le récit détaillé du déroulement du délit qu’ils auraient commis et qui les aurait conduits à être interrogés par la police entre 11 et 14 ans ; ces faux souvenirs devenant alors aussi riches et émotionnellement impliquant que les souvenirs réels.

Une conclusion qui questionne l’usage et l’importance des témoignages et confessions dans le cadre d’enquêtes judiciaires.

En 2007, les canadiens Tracy Desjardins et Alan Scoboria, de l’Université de Windsor avaient quant à eux complété l’étude menée par Elizabeth Loftus en tentant également de mettre en lumière les facteurs facilitant la création de ces faux souvenirs. Suivant un protocole similaire à la chercheuse californienne, ils ont demandé à des adultes de 18 à 42 ans d’essayer de se souvenir de 4 événements qu’ils étaient censés avoir vécu avant leurs 6 ans d’après les dires de leurs parents. Une fois encore, un souvenir inventé par les chercheurs ( être puni pour avoir déposé un jouet gluant sur le bureau de l’instituteur) avait été ajouté aux souvenirs réels.

Pour l’expérience, les participants étaient divisés en deux groupes. Les participants du premier groupe se voyaient décrire les événements d’une façon simple tandis que les souvenirs décrits aux participants du second groupe étaient étoffés de détails personnels (par exemple le nom de l’instituteur ou d’un ami). Cette différence s’est révélée significative puisque lors de l’entretien final, 36 % des participants du premier groupe avaient construits des images et/ou souvenirs de l’événement fictif alors qu’ils étaient 68 % dans le second groupe. Les détails personnels ajoutés aux descriptions avaient également provoqué des souvenirs plus clairs et plus intenses chez les participants, et à la fin de l’étude, ceux-ci étaient incapables de déterminer lequel des 4 événements était faux.

Pour aider à la remémoration, Tracy Desjardins et Alan Scoboria avaient fait appel à l’imagerie guidée, une technique utilisée dans certaines thérapies. Dans cette méthode, le facilitateur utilise un langage descriptif sollicitant l’imagerie mentale. Il invite les sujets à retrouver le contexte des événements et à en imaginer les détails. Les conclusions de leur étude interrogent la fiabilité des souvenirs que permettent de faire émerger de telles méthodes.

Les faux souvenirs se créent parfois spontanément, ils font partie de notre quotidien et s’intègrent naturellement à l’histoire qu’on se raconte sur nous-mêmes. Cependant, ces diverses études tendent à démontrer que des pratiques aujourd’hui encore largement mobilisées dans le cadre de procédures judiciaires mais également dans certaines méthodes thérapeutiques contribuent à renforcer et orienter ce mécanisme de création de faux souvenirs. Les entretiens suggestifs, la mobilisation de supports personnels et l’utilisation de l’imagerie mentale favorisent l’émergence de souvenirs dont la véracité est à vérifier. Ces expérimentations questionnent ainsi les approches psycho-thérapeutiques qui recommandent aux patients de consulter des albums- photos de famille et autres détails personnels afin de raviver des souvenirs d’abus sexuels.

Faux-souvenirs et thérapies

Dans les années 80 et 90, aux États-Unis, de nombreuses plaintes d’abus sexuels ont été recensées.

Beaucoup de jeunes femmes accusaient un parent de les avoir abusées sexuellement durant leur enfance. Une partie d’entre elles s’appuyaient sur les progrès du féminisme pour oser enfin exprimer ce qu’elles avaient trop longtemps porté en silence. Pour d’autres en revanche, les accusations se fondaient sur des souvenirs retrouvés lors de séances de thérapie les incitant à redécouvrir des expériences refoulées. En effet, dans les années 80, de plus en plus de psychothérapeutes et psychiatres se mirent à adhérer à la croyance que de nombreuses névroses, surtout chez les femmes, trouvaient leur origine dans des souvenirs refoulés d’abus sexuels subis durant l’enfance. Les « thérapies de la mémoire retrouvée » (TMR) développées autour de cette croyance furent à l’origine d’un phénomène baptisé le « syndrome des faux souvenirs ».

« Au milieu des années 1980, l’idée (désormais médiatiquement acclamée) que des millions de gens aux États-Unis souffraient de souvenirs refoulés d’inceste, alimentait une gigantesque machine thérapeutique à produire des faux souvenirs : des patientes et patients qui n’avaient jamais eu aucun souvenir d’être abusés, et qui le plus souvent consultaient un psychothérapeute pour un problème mineur, ne tardèrent pas à sortir de thérapie avec des « souvenirs » détaillés et vivants de la façon dont, enfants, ils avaient été abusés sexuellement, de façon violente et récurrente, voire rituelle. » explique l’auteur Richard Webster. (Webster, 1998, p. 481- 482)

Le cas de Beth Rutherford

En 1992, Beth Rutherford alors âgée de 19 ans, consulte la thérapeute Donna Strand afin de pallier à des problèmes de stress. Au fil des entretiens, la jeune fille raconte à sa thérapeute des rêves perturbants dans lesquels son père est présent. La jeune fille dit n’avoir subi aucune violence durant son enfance, pourtant, face aux rêves décrits, la thérapeute conclut à des souvenirs refoulés d’abus sexuels. Elle incite sa patiente à suivre des séances de transes hypnotiques à travers lesquelles la jeune fille va, progressivement, se souvenir avoir été violée par son père. Beth se souviendra également avoir été mise enceinte et avortée dans le cadre de ces abus terribles. Pourtant, lorsqu’en 1995, elle décide de passer un examen médical, les résultats révèlent qu’elle est encore vierge. La famille se réconcilie, attaque la thérapeute en justice et reçoit un million de dollars pour les dégâts occasionnés.

Aujourd’hui encore très présentes en Europe, ces pratiques thérapeutiques de la « mémoire retrouvée » s’appuient sur la notion de refoulement inspirée par les théories freudiennes. L’idée étant que les traumatismes vécus sont refoulés au cœur de l’inconscient. Invisibles pour la conscience, ils se manifestent sous forme de rêves et autres symptômes jusqu’au moment où une thérapie leur permet de refaire surface. La remémoration et la confrontation des souvenirs avec la réalité sont alors considérées comme salvatrices. Cependant, ces pratiques ne prennent pas en compte les « nombreux facteurs (qui) peuvent affecter la création de faux souvenirs comme le fait de demander à une personne de l’imaginer à plusieurs reprises ou de lui montrer une photo pour raviver sa mémoire », comme l’explique Kimberley Wade. Elles ne tiennent pas compte du pouvoir de l’induction et de l’imagination sur les souvenirs. Car si certains épisodes traumatiques peuvent effectivement revenir en mémoire, les méthodes faisant appel à l’imagination, à l’imagerie mentale ou à l’hypnose, pour les faire émerger ne sont pas totalement fiables. Les croyances qu’elles sont susceptibles de générer peuvent avoir des répercussions dramatiques sur la vie de certains patients et de leur familles.

 

Pour Christopher French, de l’Université Goldsmiths à Londres, la faillibilité de la mémoire humaine est une notion trop peu connue et acceptée, surtout dans le système judiciaire. « Il y a toujours des gens qui croient que la mémoire fonctionne comme une caméra, ainsi que des gens qui acceptent la notion freudienne de refoulement. L’idée que, face à un événement horrible, la mémoire s’enfouit dans le subconscient. ». Pourtant, les preuves de souvenirs refoulés sont « extrêmement minces sur le terrain », ajoute-t-il.

Comme le précise Martial Van der Linden, Docteur en psychologie : « s’agissant de mémoire, il n’existe pas de vérité. Tous les souvenirs sont des reconstructions, notre mémoire est farcie de faux souvenirs ». Pas une vérité donc, mais notre vérité ; subjective et mouvante.

La mémoire autobiographique, qui contient les souvenirs personnels accumulés depuis l’enfance, écrit en nous le récit de notre vécu. Elle forge l’image que nous nous faisons de nous-même. Certaines histoires nous supportent et nous aident à avancer tandis que d’autres nous bloquent et nous font souffrir. Notre vie, elle, se construit à partir de celles que nous choisissons de nous raconter.

Image à la Une : photographie de Darren Quingley sous licence CC Zéro (Source : Pixabay).

Sources

PsychoTémoins, actualités de la recherche sur les témoignages en justice.

Brigitte Axelrad. La recherche sur les faux souvenirs. Axelrad.fr.

Brigitte Axelrad. Faux-souvenirs et thérapie de la mémoire retrouvée. Science & Pseudo-sciences, avril-juin 2009.

Dossier – La mémoire manipulée. Science & Pseudo-sciences n°312, avril 2015.

Pierre Barthélemy. Comment convaincre aisément quelqu’un qu’il a commis un crime. Passeurs de Sciences, février 2015.

Melissa Hogenboom. Pourquoi le cerveau humain crée t-il de faux souvenirs ? [traduit en français par Sceptom] BBC News, septembre 2013.

Martial Van Der Linden (interview). Notre mémoire est farcie de faux-souvenirs. Le Temps, mai 2013.

Livre

Richard Webster. Why Freud was wrong. Sin, science, and psychoanalysis. N.Y., Harper Collins & Basic Books, 1995. Trad. abrégée, Le Freud inconnu. L’invention de la psychanalyse. Ed. Exergue, 1998.

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