STS, un « code secret » pour envoyer gratuitement des cartes postales ?

« Ça fait maintenant quatre ans que mon frère utilise cette astuce avec son groupe de potes. Ils s’envoient des cartes postales et au lieu d’y mettre un timbre, ils écrivent « STS ». Il y a quelques ratés, mais globalement ça marche ! Ils envoient et reçoivent des cartes sans jamais rien payer ! » m’a un jour confié Adèle, 27 ans, sous un chapiteau aménagé en bureau de poste, à l’occasion d’un festival.

STS, pour Student to Student. Une « franchise postale » pour permettre aux étudiants de s’envoyer gratuitement des cartes d’après certains. Selon les blogueurs-voyageurs, friands de l’astuce, elle ne marcherait cependant qu’à l’international. De façon à ce que les étudiants étrangers gardent contact avec leur famille, avancent d’autres.

Quoi qu’il en soit, les avis semblent unanimes : ça marche vraiment ! Je demeure sceptique : a t-on affaire là à une légende, ou plus précisément à une « légende postale » ?

STS résiste t-il à l’expérience ?

carte postale STS Student to Student« J’ai reçu ta carte ! C’est incroyable ! ». Adèle est la première à me répondre, par un court SMS. Je reçois bientôt sur ma boîte mail une capture de la carte déposée, quelques jours plus tôt, dans une boîte jaune. Et ce n’est pas la dernière… A ma grande surprise, les premiers résultats de l’expérience que je viens de tenter sont plus que concluants !

Je me suis, effectivement, décidé à mettre l’astuce STS à l’épreuve. J’aurais pu simplement demander à La Poste de m’éclairer, mais les retours d’expériences d’amis et d’inconnus sur le net m’ont donné envie de mettre de côté mon scepticisme et de tenter l’expérience.

Six « cobayes », domiciliés en France et aux États-Unis, m’ont donc assisté. Qu’Adèle, Adrien, Aurélien, Carla, Stéphanie et Johnny en soient remerciés ! Je leur ai fait parvenir deux cartes : l’une de Strasbourg, l’autre de Kehl en Allemagne.

Six cartes portaient un « STS Student to Student » en guise de timbre. Les six autres ? Une mention quelconque : le prénom de la personne, un faux-timbre dessiné…etc… Est-il est possible de recevoir du courrier sans timbre ? Et si oui, cela est-il dû à la mention « STS – Student to Student » présente sur la carte ? Voici la réponse :

STS ou pas, ils ont reçu nos cartes… et parfois une taxe !

Carte postale STS Student to Student USAA la fin de l’expérience, les participants ont, à une exception près, reçu toutes les cartes envoyées sans timbre. La méthode STS n’a cependant pas montré de meilleurs résultats que la méthode aléatoire. D’ailleurs la seule carte non distribuée est une carte estampillée STS.

En revanche, les « T » majuscules et manuscrits, comme une pluie, sont tombés sur les cartes. Trois cartes « STS » et trois autres ont été griffés du « T » pour « taxe », cette marque qui indique aux facteurs distribuant le courrier qu’une taxe doit être demandée au destinataire. Par bienveillance, mégarde ou paresse, ces derniers ont apparemment décidé de ne pas en tenir rigueur.

Enfin, envoi nationaux et internationaux ont montré des résultats équivalents.

Le YouTubeur Gautier Veltri a fait une expérience similaire, mais à plus grande échelle : 47 cartes lui ont effectivement été envoyées, en provenance du monde entier. Les résultats sont sans équivoque : 81% de taux de réussite, mais de nombreux « T » ! Sur les 38 cartes reçues, 15 sont effectivement parvenues au YouTubeur avec une taxe (soit 39% du total) … et une avec un petit mot (humoristique) du facteur !

« Il s’agit bien d’une légende » – La Poste

Qu’en retenir ? On peut envoyer du courrier sans passer par la case timbre. La carte se glisse alors entre les failles du système de tri et de distribution des postes. Mais cela se produit sans qu’il soit besoin d’avoir recours à la mention « STS » ou à un quelconque « code secret ».

La Poste nous a d’ailleurs confirmé que STS était bien une « légende, les envois insuffisamment ou non affranchis pouvant donner lieu à la perception auprès du destinataire et, en cas de refus de ce dernier, auprès de l’expéditeur, d’un montant égal à l’insuffisance d’affranchissement à laquelle s’ajoute un montant fixe de traitement ».

STS, une légende. Mais d’où peut-elle venir ? Cette question ne connaît pas de réponse tranchée. En étudiant les « franchises postales », j’ai découvert de réels cas – très rares et réglementés – où l’échange de courrier se révèle gratuit.

Depuis au moins un siècle, d’autres moyens de bénéficier de franchises postales – non reconnus par les services de postes – circulent par ailleurs sous forme de croyances parmi la population française.

 

Franchises postales… réelles ou fantasmées.

Enveloppe avec cécogramme, © collections de L’Adresse Musée de La Poste, Paris.

Enveloppe avec cécogramme, © collections de L’Adresse Musée de La Poste, Paris.

Dans les faits, des cas de franchises postales existent et certains font l’objet d’accords internationaux. La charte de l’Union postale universelle, organisme de l’ONU qui offre un cadre commun aux postes de 192 pays du monde entier, prévoit ainsi que les prisonniers de guerre et les aveugles puissent envoyer et recevoir gratuitement du courrier. Nulle mention toutefois d’une franchise étudiante dans cette charte. STS fait partie de l’ancienne et grande famille des « légendes postales ».

Les aveugles, exonérés de timbre

Dans le cas des aveugles, la franchise est justifiée par « le coût plus élevé des expéditions, résultant du poids nettement plus important que le papier des documents Braille ou sonores, et par une plus grande commodité des achats à distance avec livraison postale. » Sa mise en œuvre dépend de chacun des pays. En France, afin d’éviter les fraudes, on utilise par exemple un timbre spécial, appelé cécogramme. Il est distribué par une vingtaine d’associations et institutions agrées.

On devine ici que, dans le cas d’une réelle franchise postale entre étudiants, les moyens de lutter contre la fraude seraient bien minces, en la seule présence d’une griffe manuscrite !

D’autres franchises existent en France : les courriers à destination du Président de la République ou du Père Noël sont ainsi exemptés de timbres.

Des chaînes de lettres durant la Première Guerre Mondiale

Il y a peu de traces de STS sur internet avant la fin des années 2000. Pourtant, la croyance en des « codes secret » et autres procédés magiques sensés faire bénéficier d’une franchise postale existent depuis bien longtemps…

La revue d’ethnographie Aguiaine, dans un article de 1994, évoque ainsi les chaînes de lettres. Une pratique qui remonterait au XIXe siècle.

Vous avez sans doute connu leurs descendantes : ces chaînes de SMS ou de mails qui vous demandent de transmettre un message à x proches, rituel par lequel vous pourrez bénéficier du bon sort. Dans leur format papier, elles invitent régulièrement leurs destinataires à remplacer le timbre par une suite de lettres. Ce procédé leur ferait bénéficier d’une franchise postale. Gare, d’ailleurs, au facteur qui briserait la chaîne par une taxe !

Jean-Loïc Le Quellec rapporte le témoignage d’une postière qui, durant la Première Guerre Mondiale, vit défiler quantité de ces chaînes, non-affranchies : « Pauvres gens qui attendaient des nouvelles des mobilisés. Ils payèrent la taxe. Certains m’ont incriminée d’avoir fait payer la taxe. […] Pour moi, ayant en grande partie brisé les chaînes par la taxation, il ne m’en résulta ni bien ni mal. Mon frère ayant été tué avant. Si cela lui était arrivé après les incidents ont n’eût pas manqué de me dire : « Si elle n’avait pas interrompu les chaînes » »

Aux Etats-Unis, il est une légende similaire à STS, dont on peut cette fois remonter plus aisément la filiation : celle du bien nommé Frank.

Frank, une légende américaine

Aux États Unis, il se raconte qu’un terrible accident enleva la vie du jeune Frankie, passé sous les roues d’un camion de poste. Ses parents, plutôt que de demander des dommages et intérêts à l’US Postal Service contraignirent, en mémoire de leur enfant, le service des postes à accepter de distribuer gratuitement les courriers qui porteraient « Frankie » en lieu et place du timbre.

Une autre légende prétend que depuis le don pharamineux d’un certain Frank à l’USPS, les services de postes américain acceptent de délivrer gratuitement le courrier de ceux qui sont dans le besoin. Ces derniers n’auraient qu’à inscrire le prénom du généreux donateur, Frank, pour affranchir leur lettre.

Pour Snopes, spécialiste américain des légendes urbaines, ces récits découlent d’une pratique bien réelle : le franking privilege. Mais, avant de vous en apprendre plus sur cette pratique, arrêtons nous quelques instants sur ce prénom, « Frank », dont on retrouve l’étymologie dans le langage courant.

A l’origine du timbre-poste

Timbre Cérès de 20 centimes

Le premier timbre français (1849) était de 20 centimes et à l’effigie de la déesse romaine Cérès

« Frank » signifie dans la langue du peuple franc « libre ». On le retrouve, par exemple, dans « affranchissement ». Puisque nous venons à évoquer l’affranchissement, saviez-vous qu’avant le milieu du XIXe siècle, l’expédition d’une missive était réglée par le destinataire ?

La taxe demandée dépendait de différents critères tels que la distance parcourue par le courrier, son poids ou encore sa taille. Outre sa complexité, ce système pouvait se révéler onéreux pour les services postaux, le destinataire pouvant refuser le courrier lui étant adressé !

A l’heure du développement des échanges et du commerce international, il fallût innover. Ainsi naquit, en 1840 au Royaume-Uni, le premier timbre-poste. Les courriers seraient désormais affranchis de taxes par l’expéditeur, au moment de l’envoi ; d’où l’expression « affranchir le courrier » !

Cette révolution s’est accompagnée d’une simplification des tarifs (tarif unique quelque-soit la distance) et de la mise en place d’une Union postale universelle en 1874, remplaçant les seuls accords bilatéraux entre pays pour l’envoi de courrier à l’étranger.

Le « franking privilege » des congressmen américains

Revenons à présent au franking privilege, dont le nom fait bien entendu penser à notre cher Frank… et à « affranchissement », si vous nous avez bien suivi !

Il s’agit d’une pratique mise en place à la Chambre des Communes du Royaume-Uni dès 1653, avant d’être transposée dans la jeune République américaine à la fin du XVIIIe siècle. Elle permet aux membres du Congrès et à leurs administrés de bénéficier d’une franchise postale – en somme, de correspondre gratuitement par courrier.

A l’époque, seule la signature d’un congressman suffisait. Ce qui permit à certains d’entre-eux d’envoyer jusqu’à 3000 lettres par jour au XIXe siècle (!), en utilisant notamment des tampons moulés à la forme de leur paraphe !

Avec le temps, ce privilège est demeuré, même si des limites se sont imposées toutefois pour contenir les envois de masse.

Pour l’heure, il n’a pas été étendu à l’ensemble de la population américaine… pas plus que les généreux parents du petit Frankie n’existent !

Merci à Adèle, Adrien, Aurélien, Carla, Stéphanie et Johnny, merci aussi à La Poste et à Snopes.com pour leur disponibilité.

Sources

« Timbre-poste », article Wikipédia.

« Il est possible d’envoyer des cartes postales gratuitement mais personne ne sait pourquoi [vidéo]». Le Monde.fr, Août 2016.

Serge Bonnet et Antoine Delestre. « Les chaînes magiques [lire en PDF]« . Revue des Sciences Sociales de la France de l’Est, 1984.

Matthew E. Glassman. Franking privilege : Historical development and options for change [lire en PDF]. Congressional Research Service, 2015.

Jean-Loïc Le Quellec. « Photocopiez la copie de la lettre 25 fois… Chaînes de lettres, Folk-Lore, Copy-Lore et Photocopy-Lore ». Aguiaine, mars 1994.

Barbara Mikkelson. « Franking privileges ». Snopes, Mars 2013.

Gautier Veltri. « STS est un mythe (Student to Student) [vidéo] ». YouTube, 13 octobre 2017.

Jacques Vernes. « La franchise postale en débat ». Yanous, Mars 2016.

Pour aller plus loin

Un épisode de C’est pas sorcier (comme toujours très bien fait!) expliquant le parcours d’une lettre à La Poste [vidéo].

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5 réponses

  1. Aurélien dit :

    super article très bien documenté, bravo et merci d’avoir testé pour nous le légendaire sigle STS !

  2. Ducono dit :

    Gratuité due à la flemme des postiers qui ne veulent plus s embêter à chasser les taxes comme nous le faisions il y a 30 ans..

    • Bonjour,
      merci pour votre remarque.
      Je pense que la perception de la taxe revient au final plus cher que de laisser quelques cartes « filer », et que l’on ne peut pas comparer le travail de postier d’il y a 30 ans, où les cadences étaient, je pense, moins élevées et plus centrées sur la distribution du courrier que des colis. Si, de plus, l’emploi de cette « astuce » reste marginale dans un contexte où l’envoi de courriers s’effondre, je peux comprendre que l’intérêt d’une chasse aux taxes soit moindre.
      Par ailleurs, nous avons réalisé le test sur des cartes postales, mais il est probable que cette astuce fonctionne moins sur des enveloppes (pas trace d’ailleurs de cas, sur internet, où STS ait fonctionné avec des enveloppes), où le contrôle du bon affranchissement se doit d’être plus rigoureux, étant donné que le tarif augmente avec le poids (une carte postale aura toujours un poids inférieur à 20g).
      Enfin, comme vous avez pu le constater à la lecture de l’article, certaines cartes taxées ont été retenues par la Poste.
      Bonne journée,
      Eymeric Manzinali

  1. 23 juin 2017

    […] il m’est arrivé une expérience similaire dernièrement. Je venais de publier l’article sur STS – une franchise postale légendaire destinée aux étudiants – et en essayant des mots clés dans Google, pour voir si mon billet était bien référencé, je […]

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