Le complotisme : décrypter et agir

Mieux comprendre et faire face aux théories du complot à l’école : c’est ce que proposent Didier Desormeaux et Jérôme Grondeux, dans un ouvrage publié récemment aux éditions Canopé. Si Le complotisme : décrypter et agir s’adresse avant tout aux enseignants, il permet à un plus large public d’avoir une vision claire et synthétique du phénomène complotiste, d’en saisir les procédés et de l’inscrire dans une Histoire.

11 septembre 2001

Livre Le complotisme décrypter et agir

Le complotisme : décrypter et agir, par Didier Desormeaux et Jérôme Grondeux. Canopé, 2017. 128 p. Prix public : 9,90 € [version papier], 3,49 € [version ePub et Pdf]

2001, a été une année charnière dans l’explosion des théories du complot. Les images des attentats du 11 septembre 2001 ont marqué les mémoires. Elles étaient diffusées en direct sur les télévisions du monde entier. Jamais les États-Unis n’avaient été frappés, sur leur sol, par un attentat aussi spectaculaire.

Lorsque s’ouvre le débat sur l’origine des événements, un phénomène inédit se produit : des thèses complotistes émergent  sur le nouveau support que constitue internet. Ces thèses mettent en avant un complot américano-sioniste, franc-maçon ou sataniste. Les attentats ne seraient qu’une « manœuvre pour justifier des guerres futures ».

La réaction des États-Unis jette alors le trouble. Soutenu par l’ONU pour une intervention en Afghanistan, le gouvernement américain souhaite par la même régler la question irakienne. Il affirme contre l’évidence que l’Irak de Saddam Hussein entretient des liens avec le terrorisme et détient des armes de destruction massive. De quoi aggraver la crise de défiance que connaissent les démocraties libérales envers les institutions, depuis les années 70. Cette érosion de la confiance des citoyens ouvre la voie à la « culture du soupçon ».

La culture du soupçon

« Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup ». Ce proverbe rendu célèbre par Martine Aubry illustre bien la perception, par ces citoyens, de l’action de l’État.

A l’origine, le conspirationnisme désigne l’action d’un groupe occulte menaçant de renverser l’ordre établi. « Lors de la grande répression de la sorcellerie aux XVIe et XVIIe siècles, on voit surgir l’idée qu’un pouvoir occulte et organisé menacerait la société. Le complotisme est enraciné dans l’imaginaire politique contemporain qui émerge de manière décisive avec la Révolution française. » indique Jérôme Grondeux, dans « Le complotisme face à l’Histoire, l’Histoire face au complotisme ». Dans Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, publié en 1798, l’Abbé Barruel présente la Révolution « comme le résultat d’un complot maçonnique ». Ce « moment Barruel » est considéré comme fondateur dans l’Histoire des théories du complot.

Dans nos démocraties modernes, l’ordre établi, les institutions de la démocratie seraient, d’après les thèses complotistes, des pantins contrôlés par une minorité secrète. Les médias « officiels » étant le relais de ce pouvoir occulte. D’un complot visant les institutions, nous sommes passés à un complot des institutions, gangrenées, visant les citoyens. Ce changement est à mettre en relation avec la crise qui touche, depuis les années 70, les institutions productrices de normes (partis politiques, syndicats, Églises, École…). Comment l’expliquer de manière plus large  ?

Premièrement, la politique intérieure des États est devenue plus difficile à appréhender. Avec l’État-providence, les États deviennent compétents dans des domaines comme la santé ou l’économie, autrefois dévolus au seul secteur privé. Cette extension des compétences engendre un phénomène technocratique : les décisions à prendre étant de plus en plus techniques, elles sont de plus en plus confiées aux « experts ». Elles deviennent également de plus en plus difficiles à expliquer, malgré une élévation du niveau d’instruction des citoyens. L’action politique, enfin, avec ses compromis pour parvenir à obtenir le soutien d’une majorité d’électeurs, rend difficile l’émergence d’un projet clair et lisible.

Depuis la fin de la guerre froide, notre perception de la réalité géopolitique s’est complexifiée. A l’affrontement entre deux blocs, s’est substituée une réalité multipolaire. A l’heure d’une mondialisation qui « multiplie les interrelations entre les pays et les cultures, tout en suscitant un besoin de réaffirmation identitaire […], le besoin d’une lecture du monde est plus fort que jamais. […] Le monde de la guerre froide n’était pas beaucoup plus simple, mais il semblait susceptible d’une lecture globale et simplifiée » notent les auteurs. Confronté à cet état du monde, par l’essor des médias comme la télévision et internet, l’individu est comme « ballotté dans une Histoire qui [le] dépasse ».

Un phénomène culturel

A une complexité du monde difficile à appréhender pour le citoyen le complotisme substitue une vision simple. A la lecture d’ouvrages comme le Da Vinci Code, il est un plaisir que l’on peut, à titre personnel, ressentir et comprendre : celui d’être mis dans le secret, de débusquer des indices cachés derrière des images, de maîtriser l’ordre du monde par la révélation d’un récit occulte. Ordre que l’on peut appréhender avec nos moyens, notre perception qui, en tant qu’individu confronté à un monde complexe, sont forcément limités et partiels.

Avec la révolution industrielle se « crée un imaginaire collectif qui attribue la mutation de la société à des hommes surpuissants et incontrôlables ». Jules Verne (1828 – 1905) évoque, dans certains de ses ouvrages, « l’existence de mondes parallèles et de projets de domination mondiale ». Les films américains réalisés avant et après la Seconde Guerre mondiale mettent, quant à eux, en scène des héros luttant contre des criminels qui aspirent à devenir les maîtres du monde.

« En affirmant que le récit […] est inspiré de la réalité historique, [le Da Vinci Code] passe de la fiction au genre documentaire ». Il contribue par ailleurs à faire connaître les Illuminatis à des millions de lecteurs. Les séries ne sont pas en reste : X-Files exploite directement des thèses complotistes. Utopia met quant à elle en scène un monde dominé par l’industrie pharmaceutique.

Le complotisme par l’image

Dès la fin du XVIIIe siècle, les penseurs complotistes accompagnent leurs textes de gravures et de vignettes. Ce mode de communication s’amplifie à la fin du XIXe siècle avec l’apparition des affiches murales. Le complotisme est une pensée construite principalement autour de l’image.

Avec internet, les récits complotistes s’affranchissent de la langue, se transmettent grâce à des images choc, sous forme de vidéos. Les complotistes appuient leurs thèses sur des faits, piochés dans la base illimitée d’images, de déclarations, de reportages… que constitue internet.

En jouant sur le cadrage d’une image, les auteurs montrent que notre interprétation des faits représentés est totalement différente :

Yves Pierog, image des émeutes de Kiev, place Maïdan. Reproduite avec l'aimable autorisation de l'illustrateur et des auteurs.

Yves Pierog, image des émeutes de Kiev, place Maïdan, p. 70-71. Reproduite avec l’aimable autorisation de l’illustrateur et des auteurs.

« Figure 1. Un homme est allongé. Gros plan visage = un homme dort.

Figure 2. Un homme est allongé. Plan américain (au genou) = « blessé, il a été mis en position latérale de sécurité par un secouriste ».

Figure 3. Un homme est allongé à côté de son vélo. Plan pied = « cet homme a fait une chute de vélo ».

Figure 4. Un homme est allongé à côté de son vélo + une bouteille à côté de lui. Plan d’ensemble = « un homme ivre est tombé de vélo ».

Figure 5. Un homme est allongé à côté de son vélo + une bouteille à côté de lui + il est entouré par la foule. Plan large = « au cours d’une émeute, un manifestant gît à terre à côté d’un cocktail Molotov.

Figure 6. Un homme est allongé à côté de son vélo + une bouteille à côté de lui + il est entouré par la foule + le drapeau ukrainien est visible. Plan général = « la foule se recueille autour d’un manifestant tué lors des émeutes de Kiev, place Maïdan, en février 2015″. »

Or les complotistes utilisent précisément ce type de techniques pour sortir une image ou un extrait vidéo de son contexte, et lui prêter un sens nouveau. Ils sont par ailleurs passés maîtres dans l’art du montage et du « reboutiquage », qui consiste à associer à une séquence d’images une musique angoissante et/ou un commentaire qui en recompose le sens.

Comment réagir en classe ?

L’enjeu, pour les auteurs, est précisément de faire comprendre aux élèves comment ces théories sont construites : les procédés qu’elles utilisent pour convaincre, la manière dont les « preuves » sont avancées, les images utilisées ou encore leur registre émotionnel, qui paralyse la réflexion. La confrontation directe, argument contre argument, est un écueil à éviter. Pourquoi ?

Dans l’esprit des complotistes, toute parole officielle, comme celle que peut représenter l’école, est disqualifiée. Le complotisme est, par ailleurs, imperméable à tout argument : il invoque une « réalité cachée » qui place celui qui la connaît dans une situation de supériorité ; le complotisme digère, par ailleurs, sa propre réfutation, et chaque indice réfuté en appelle un autre.

Une initiative à noter, en terme de compréhension des codes du complotisme est la vidéo d’un groupe de lycéens de Bondy, réalisée en collaboration avec Le Bal, espace d’exposition dédié à l’image contemporaine :

 

Confronter les élèves à la complexité du monde

Confronter les élèves à la complexité du monde est une autre approche, proposée par les auteurs. Elle se traduit par une fréquentation régulière des médias, dès le cycle 3 (CM1, CM2, 6e).

Les élèves les plus remontés contre les « médias officiels » sont aussi ceux qui les fréquentent peu. Organiser leur fréquentation régulière, en multipliant les sources d’informations est une des tâches prioritaires de l’école.
Les auteurs proposent, par ailleurs, des pistes pour rapprocher le monde de l’éducation et de la presse (par exemple à l’occasion de la Semaine de la presse). Ils proposent d’explorer le travail et la méthode du journaliste, pour qui il n’existe pas « une seule vérité, mais des vérités […] la vérité [étant] la somme de ces vérités qu’il faut chercher, solliciter, débusquer ».

Les fiches pédagogiques, disponibles en annexe sur le site du réseau Canopé, constituent le volet pratique de l’ouvrage. Les activités proposées permettent de confronter directement les élèves aux questions du traitement de l’information : l’articulation sujet (de quoi je parle?) et propos (qu’est ce que j’en dis?), la recherche d’information, le choix d’un angle ou encore la vérification des faits. Des activités comme « Le bouche à oreille », « Plus proches, mieux informés ? » interrogent, par ailleurs, les élèves sur la nécessité de remonter à la source d’une information, ou de l’interprétation d’un fait réel par des témoins situés à différents points de vue sur un même événement.

Le contraire des thèses complotistes, en somme, où la quête des faits doit venir justifier l’existence d’une vérité unique.

 

Image à la Une : Frankie Leon, Somebody is watching me. Image sous licence CC-BY. [Source : FlickR]

 

Le complotisme : décrypter et agir, par Didier Desormeaux et Jérôme Grondeux. Canopé, 2017. 128 p. Prix public : 9,90 € [version papier], 3,49 € [version ePub et Pdf].

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