La grossesse, mystère et croyances populaires

Manger sucré pour avoir une fille, bannir les épices pour éviter la fausse-couche… Malgré les progrès médicaux, les croyances populaires accompagnent toujours la grossesse. Le sujet agite les médias généralistes et spécialisés. Quel est le rôle de ces croyances ? Pourquoi a t-on, pendant la grossesse, recours à la pensée magique ?

La crise de la maternité

Pour Luiz Alvarez et Véronique Cayol, auteurs de Psychologie et psychiatrie de la grossesse, la maternité est comparable à la crise d’adolescence. Au delà de leurs inquiétudes sur la santé de l’enfant à venir, les femmes connaissent des changements corporels intenses sur un court laps de temps. Elles peuvent remettre en cause la solidité de leur couple ou, au temps de l’annonce, leur souhait d’être mère. Cette crise est nécessaire : elle permet à la future mère de se mettre en phase avec l’enfant à venir.

La grossesse s’accompagne de mythes, transmis de génération en génération. Les forums comme Doctissimo, les articles de sites spécialisés ou de journaux comme Le Monde en offrent des exemples inépuisables, preuve que ces croyances sont toujours vivantes. Certaines s’attachent à offrir aux parents des moyens de deviner ou prévoir le sexe de leur futur bébé ou son apparence. D’autres enfin permettent à la mère de protéger son bébé et de se protéger par des recommandations touchant à sa manière de se nourrir, d’agir, voire de penser.

« A quoi va ressembler mon bébé ? »

Avant l’apparition de l’échographie, « la grossesse était un mystère fascinant, une réalité qui ne révélait son secret que lorsque l’enfant naissait. Toutes les interrogations sur la date de la conception et de l’accouchement, sur le sexe de l’enfant et même sur le nombre d’enfants portés, restaient dans l’ombre tant que la naissance n’avait pas lieu. » notent le psychiatre Luiz Alvarez et la gynécologue Véronique Cayol.

« Ventre pointu, garçon attendu ! »

De nombreuses croyances, visant à deviner voire influencer le sexe du bébé ou son apparence physique, venaient autrefois répondre à ce mystère. Julia Vuillier-Devillers est l’auteure de Mémoires de familles. Le livre est issu de groupes de paroles en résidence senior à Strasbourg. Avant la banalisation de l’échographie, elle note que :

« certaines grands-mères observaient la forme du ventre pour deviner avant l’heure le sexe du bébé. Un ventre en pointe indiquait un garçon, tandis qu’un ventre rond annonçait une fille. […]

Bernadette : Ma voisine, qui était italienne, disait que si la mère attrapait des tâches de rousseurs, c’est qu’il s’agissait d’un garçon !

Au moment de concevoir l’enfant, certaines dames ajustaient leur régime alimentaire en fonction du sexe souhaité, mais les méthodes utilisées étaient rarement concluantes.

Charlotte : Je connaissais une dame qui mangeait beaucoup de sucre dans l’espoir d’avoir une fille. Une autre au contraire, voulait un garçon et suivait d’autres indications pour y parvenir. Finalement, chacune a eu l’opposé de ce qu’elle souhaitait ! Quelles que soient les méthodes utilisées, elles n’étaient pas très fiables ! »

Au delà des prédictions sur le sexe du bébé, les brûlures d’estomac seraient provoquées par un bébé chevelu selon une croyance encore répandue aujourd’hui.

Des croyances qui perdurent

Ces croyances sont en réalité très anciennes. Philippe Walter souligne leur existence au Moyen-âge. L’Évangile des Quenouilles en donne quelques exemples. Si une femme voulait un fils, elle devait ainsi fermer les mains pendant l’acte sexuel ou l’accomplir au matin. Si elle souhaitait une fille, le soir et la nuit étaient à favoriser pour la conception.

Elles semblent perdurer aujourd’hui si l’on en croit Le Monde, qui a mené l’enquête sur des forums populaires comme Doctissimo. Une étude menée au Nord-Est du Portugal sur les « Mythes, idées reçues et croyances autour de la grossesse » en 2007 montre que dans ce territoire aux valeurs traditionnelles la technologie moderne n’a pas chassé ces « méthodes » populaires. Les indicateurs sanitaires y sont pourtant similaires à ceux des autres pays européens. Le taux de mortalité infantile y était de 5 pour mille en 2003 (à titre de comparaison, celui de la France était à 4 pour mille en 2003 d’après l’INSEE).

« L’enfant des rêves »

D’après Luiz Alvarez et Véronique Cayol, le désir d’enfant s’ancre dans la plus tendre enfance. Filles comme garçons, futurs parents, dessinent les contours d’un « enfant des rêves », sorte d’enfant parfait et conforme à leurs désirs. Il les accompagnera toute leur vie durant et se réactualisera à l’occasion de la grossesse.

L’échographie est, dans ce cadre, vécue par les parents comme une étape importante de la grossesse. Elle leur permet une rencontre anticipée avec l’enfant à naître. Cet examen n’atténue pas la rêverie : « [il] circonscrit certaines constructions de la vie imaginaire parentale (sexe, poids, taille, mobilité, vitalité) et, à l’opposé, en alimente d’autres ».

Malgré l’illusion de maîtriser la procréation grâce aux progrès techniques, et l’attente que certains parents peuvent avoir quant à leur enfant en terme de réalisation personnelle, la réalité de la grossesse leur rappelle que la transmission de la vie ne se contrôle pas. Les croyances interviennent alors pour offrir une prise sur ce processus, et rêver l’enfant à venir.

« Est ce que mon bébé va bien ? »

Lever les bras ou manger épicé est susceptible de provoquer une fausse-couche. Croiser les jambes est tout aussi dangereux : le cordon ombilical pourrait alors se nouer autour du cou de l’enfant à naître. Ces croyances fleurissent encore aujourd’hui, au côté des recommandations médicales. Prenant la forme d’interdictions ou de prescriptions, elle viennent influencer le comportement de la femme enceinte dans le but de garantir la santé du bébé à naître. La croyance sur les tâches de naissance en est un exemple célèbre.

« J’ai envie de fraises »

De nombreux livres de cuisine, mais également des publicités, jouent sur les fameuses envies de femmes enceintes, notamment de fraises. Ici aux éditions Marabout.

De nombreux livres de cuisine, mais également des publicités, jouent sur les fameuses envies de femmes enceintes, notamment de fraises. Ici aux éditions Marabout.

Les « envies » subites et sans aucun lien avec la saisonnalité des produits sont une des manifestations les plus connues de la grossesse. On se souvient de la publicité d’un célèbre test de grossesse qui débutait par cette phrase : « J’ai envie de fraises ! ». Elles font par ailleurs souvent l’objet de discussions. Sur le ton de l’humour, on évoque ces envies excentriques qui ont parfois conduit un futur père à la supérette, à 20h passées.

Une croyance ancienne attribue à ces envies – envies de fraises, de vin ou de café – l’origine d’angiomes ou tâches de naissances. Selon certaines versions, la future mère est ainsi invitée à succomber à ses envies pour éviter la formation de tâches sur le corps du bébé.

L’étude sur les mythes liés à la grossesse dans le Nord du Portugal rapporte une version différente de cette croyance :

« Je n’ai pas senti les fleurs parce que ma cousine en avait senti et qu’ensuite son fils est né avec une fleur sur la jambe » (témoignage d’une femme de 26 ans).

Le même produit le même

Au Moyen-âge déjà, on recommandait aux mères d’éviter certains aliments d’après Philippe Walter. Selon la règle analogique du « même qui produit le même », manger une tête de lièvre pouvait provoquer un bec de lièvre chez le nourrisson. Quant à l’anguille, elle suscitait l’épilepsie.

Dans les croyances sur les tâches de naissance du bébé, on retrouve la même règle analogique : les angiomes, aussi appelés tâches de vin, ont la forme et la couleur des envies de la mère. Quant à la croyance des jambes croisées, on y retrouve un lien analogique entre la position des jambes et la forme d’un nœud qui menacerait d’étrangler le bébé par l’intermédiaire du cordon.

« Si je mange des épices, est ce que ça ne va pas déclencher l’accouchement ? »

Le site américain Snopes, spécialisé dans les légendes urbaines et rumeurs, a par ailleurs consacré tout un article à ces aliments qui auraient la propriété de déclencher un accouchement. Il permet de mettre en lumière un autre mécanisme de la croyance.

Certaines mères, craignant de donner naissance à un prématuré, éviteraient la consommation d’aliments épicés, d’ananas ou d’aubergine. D’autres mères choisiraient au contraire de manger de ces aliments, afin de provoquer un accouchement qui se fait attendre de quelques jours.

Un accouchement rapproché d’une sortie à telle pizzeria ou table exotique passe ainsi de la simple coïncidence à une réelle causalité. « Directement après être allée à l’italien, j’ai eu les contractions ! ». Des restaurants américains auraient acquis le réputation d’être de véritables faiseurs de bébés en temps et en heure ! Des rumeurs que leurs tenanciers entretiennent parfois…

Pensée magique

Le recours à la pensée magique fait partie du déroulement normal d’une grossesse notent Luiz Alvarez et Véronique Cayol. Elle vient en réponse à l’inquiétude quant à la santé de l’enfant, notamment la crainte de la fausse-couche au premier trimestre. Elle leur permet d’apprivoiser la complexité de la grossesse, vient au secours de l’incertitude et propose des tentatives pour expliquer l’impensable en cas de complications…

Image à la Une : Elizabeth Kleinveld & Epaul Julien, Arnolfini’s marriage.

Sources

Luiz Alvarez et Véronique Cayol. Psychologie et psychiatrie de la grossesse. Odile Jacob, 2015.

Julia Vuiller-Devillers. Mémoires de familles. Abrapa, 2017.

Philippe Walter. Croyances populaires au Moyen-âge. Editions Jean-Paul Gisserot, 2017.

Maria de Fatima Vieira Martins et Paula Cristina Almeida Remoaldo. « Mythes et croyances pendant la grossesse dans la région nord-ouest du Portugal et ses implications dans la santé des femmes » in Recherche en soins infirmiers, n°90. Septembre 2007.

David Mikkelson. « Restaurant meat induce labor ». Snopes, 2011.

« Ventre pointu, garçon attendu… et autres idées reçues sur la grossesse ». Les Décodeurs du Monde, 22 septembre 2015.

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