Le complotisme post-11 septembre : symptôme d’une société en mal de confiance ?

forum de la démocratie strasbourg off

Le Forum mondial de la démocratie avait pour thème le populisme cette année. + d’infos : https://www.coe.int/fr/web/world-forum-democracy

L’historienne belge Marie Peltier s’exprimait vendredi 10 novembre sur le complotisme post-11 septembre, dans le cadre du Forum mondial de la démocratie à Strasbourg. A l’Aubette, dans un espace qui jouxtait une exposition sur la propagande, la chercheuse et auteure de L’ère du complotisme a su créer l’échange, s’adressant au public – venu nombreux, ce soir ! – avec ouverture et humilité. Si le complotisme plonge ses racines dans des idéologies nauséabondes, il est aussi le symptôme d’un désir de justice et de transparence, dans une démocratie en crise de défiance. Un désir auquel il faut répondre, d’après l’historienne.

Le choc du 11 septembre 2001

L’Occident frappé, pour la première fois, par un attentat spectaculaire : Marie Peltier situe le retour du complotisme au lendemain du choc des événements du 11 septembre 2001.

Au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, les théories du complot avaient pourtant connu un tassement. Le traumatisme commun de la Shoah aura convaincu d’interdire des ouvrages comme Le Protocole des Sages de Sion, qui alimentent l’idée d’un complot juif. Prédomine surtout, après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, un sentiment de « plus jamais ça » ; l’idée que de tels événements ne pouvaient et ne devaient se reproduire une nouvelle fois dans l’Histoire. Et, pour les survivants, un devoir de mise en garde. Pour tous, un devoir de vigilance face à la folie des hommes. Aujourd’hui naît la première génération à ne plus avoir un accès direct au témoignage des survivants, note Marie Peltier. Une rupture mémorielle qui contribue, avec le choc du 11 septembre, à balayer ce sentiment de « plus jamais ça ».

Le Président américain George W. Bush donne une tournure civilisationnelle aux attentats ; c’est le conflit de la civilisation contre la barbarie. Ce « nous » à l’encontre du « eux » crée une focalisation sur le « problème musulman ». Beaucoup de citoyens ne veulent entrer dans cette polarisation. Les interventions en Afghanistan, la guerre contre la terreur et surtout l’Irak en 2003 heurtent les consciences. On se souvient des manifestations, du rejet massif en Europe, plus encore que lors de la guerre du Golfe, ou du « non » chiraquien.  L’intervention en Irak s’engage sur des motifs fallacieux – la présence d’armes de destruction massive – qui, révélés, sont la « preuve du mensonge ». Elle ouvre la voie à la défiance à l’égard des institutions et des médias.

Antisionisme et anti-islam : deux complotismes qui se mêlent et cohabitent

Le complotisme contemporain pousse systématiquement les deux mêmes « boutons » sémantiques d’après Marie Peltier :

  • La posture « anti-impérialiste », « antisioniste » et « antisystème ». La guerre en Irak réveille, d’abord, les douleurs de l’impérialisme et du colonialisme. Celles causées par un Occident qui, sous des motifs trompeurs, impose ses vues sur le monde. Si l’anti-impérialisme est, classiquement, dirigé contre les États-Unis, des logiques antisémites se sont aujourd’hui greffées à ce discours. Marie Peltier rappelle, au début de la conférence, que les théories du complot visent au XIXe siècle principalement le peuple juif. On parle volontiers, à l’heure actuelle, d’antisionisme, terme qui désigne à l’origine une opposition au projet d’Etat d’Israël. Mais les propos tenus à l’encontre des sionistes, par des figures comme Alain Soral par exemple, sont les mêmes que ceux tenus dans la littérature complotiste du XIXe siècle contre les juifs. On retrouve, dans cette tendance du discours complotiste, des positions anti-système, déjà présentes dans la littérature nazie. Le photomontage antisémite partagé récemment par Gérard Filoche est représentatif de cette posture. Il représente Emmanuel Macron, affublé d’un brassard nazi où le dollar remplace la croix gammée, surplombant un globe terrestre. Dans l’ombre de son dos, trois personnalités juives et à ses côtés, les drapeaux américains et israéliens. L’image illustre l’idée d’un complot juif pour la domination du monde, grâce à la manipulation de marionnettes politiques, au pouvoir de la finance et à l’appui des Etats-Unis.
  • La posture « civilisationnelle » et « identitaire », « anti-islamiste » et « laïque ». Le conflit entre la « civilisation » et la « barbarie », réactivé par Georges W. Bush, crée en deuxième lieu une focalisation sur un « problème musulman », une prétendue « islamisation » de la société. Cette deuxième posture se présente comme laïque et anti-islamiste. Nous pouvons, en réalité, la qualifier d’islamophobe. Comme le soulignera un participant à la conférence, la laïcité est ici utilisée comme une arme du « nous » contre le « vous », plutôt que comme la définition d’un cadre de cohabitation entre citoyens de différentes confessions. On retrouve cette posture dans la théorie du grand remplacement, qui voudrait que le peuple européen soit progressivement remplacé par des populations du Maghreb, d’Afrique Noire ou du Moyen-Orient. Ce remplacement se ferait avec la complicité des élites, qui agiraient par idéologie, laxisme ou intérêt. Elle s’appuie sur des événements comme la crise migratoire, ou se cristallise sur des faits-divers comme la conversion de certains restaurants Quick au halal ou l’ouverture de créneaux non-mixtes dans quelques piscines municipales pour appuyer l’idée d’un lent basculement des lois républicaines vers la charia.
Marie Peltier. L'ère du complotisme : la maladie d'une société fracturée. Les Petits matins, 2016. 144 p., 16 €. ISBN : 978-2-36383-218-4

Marie Peltier. L’ère du complotisme : la maladie d’une société fracturée. Les Petits matins, 2016. 144 p., 16 €. ISBN : 978-2-36383-218-4

Pour Marie Peltier, ces deux logiques, en apparence contradictoires, se mélangent et cohabitent. « C’est sur ces deux éléments narratifs et sémantiques que la propagande de Vladimir Poutine et de Bachar Al-Assad ont pu faire mouche » notait, en 2016, cette spécialiste de la Syrie à propos de la chute d’Alep, dans un article publié dans le quotidien Le Monde. « Présentant les opposants politiques syriens tantôt comme des « islamistes » , tantôt comme des « agents de l’Occident » , épousant cet imaginaire antisystème qui a désormais le vent en poupe ».

Donald Trump a été élu sur une telle posture antisystème. Il aujourd’hui, paradoxalement, parvenu à la tête du système. Il s’est aussi fait remarquer pour ses positions islamophobes. On se souvient de son décret visant explicitement les ressortissants de sept pays musulmans, interdits d’entrée sur le sol américain. En France, note Marie Peltier, tous les candidats ont adopté des postures anti-système, de Jean-Luc Mélenchon à Emmanuel Macron. Le cas le plus frappant étant celui de François Fillon et de ses lieutenants, criant au complot au moment de la révélation des multiples affaires touchant le candidat.

Internet : un facteur de propagation

Les théories du complot circulent, aujourd’hui, quasi exclusivement par Internet. Notons que le complotisme a traditionnellement un lien assez fort avec le format image : dès la fin du XVIIIe siècle, les penseurs complotistes accompagnent leurs textes de gravures et de vignettes. Ce mode de communication s’amplifie à la fin du XIXe siècle avec l’apparition des affiches murales, notent Jérôme Grondeux et Didier Desormeaux dans Le complotisme (Canopé, 2017).

Sur Internet, les théories du complot utilisent volontiers la vidéo. Ainsi, Alain Soral se présente face à ses spectateurs, sur un canapé rouge, dans un discours sans débat ni contradicteur. Elles traquent, au sein même d’images relayées par les médias, des détails qui contrediraient la version officielle de certains faits. Attentats de Londres ou de Charlie Hebdo, plus un événement est chargé en émotion, plus il génère des théories complotistes d’après Marie Peltier.

Le symptôme d’une société qui aspire à plus de justice et de transparence

On ne compte plus, aujourd’hui, les initiatives de journalistes visant à démonter les théories du complot, preuves à l’appui, par l’intermédiaire de sites de fact-checking. Toutefois Marie Peltier considère que se cache derrière la pensée complotiste un désir d’une plus grande justice ainsi qu’une appréhension face à un monde devenu trop complexe. Un participant soulève la question de l’échec des politiques économiques et sociales des dernières décennies, et du rôle que cet échec aurait pu jouer dans l’essor du complotisme.

Il est vrai que, depuis les années 70, les pays occidentaux traversent une crise de défiance à l’égard des institutions. La dernière édition de l’étude sur le bien-être des populations de l’OCDE, publiée ce 15 novembre, montre ainsi que seuls 10% des français pensent avoir une influence sur l’action de leur gouvernement. C’est le taux le plus bas de tout l’OCDE. Le rapport montre, de manière générale, une augmentation de la défiance à l’égard des gouvernements. Les médias sont, de manière collatérale, touchés par cette crise. Les sites complotistes, mais également la propagande, russe notamment, semblent nous dire : « Les médias vous mentent, croyez nous, nous ! ». Face à une telle crise, les discours d’injonction sont inefficaces. Ils renvoient à la dialectique du « nous » contre le « vous ». « Nous, journalistes, allons vous montrer que vous avez tort » pourrait-on, de manière grossière, résumer cette dialectique.

Il faut, d’après Marie Peltier, que les journalistes (mais aussi les hommes politiques) apprennent à rendre des comptes, à être transparents sur leurs méthodes de travail, à expliquer aussi comment ils produisent l’information. Un participant cite, à ce titre, l’émission Cash Investigation d’Elise Lucet. « Elle œuvre à la fois pour la transparence de la vie publique, mais elle montre aussi les journalistes à l’œuvre » note t-il. On pourrait citer également des initiatives comme la Semaine de la presse et des médias à l’école, qui permet aux élèves de tous niveaux d’échanger avec des professionnels de l’information mais aussi de se mettre dans la peau d’un journaliste.

Le débat public est, par ailleurs, déchiré par une guerre des anti-, une mise en concurrence des mémoires. Pour Dieudonné, la Shoah bénéficierait d’une mise en lumière plus importante que les crimes des pays colonisateurs. Il convient, pour Marie Peltier, de ne pas participer au conflit ; face à cette dialectique, face à la disparition des derniers survivants de la Seconde Guerre mondiale, nous pouvons créer des ponts mémoriels, poser les bases d’une société plus inclusive. On peut citer ici le travail du Mémorial de la Shoah, dont certaines expositions temporaires ont été ouvertes au génocide arménien ou au génocide du Rwanda. Plus modestement, la création d’espaces d’échanges comme celui de cette soirée du 10 novembre permettent de dépasser le « nous » contre le « vous ». Les discussions qui se sont prolongées bien après la conférence, par petits groupes, jusqu’à la fermeture de l’Aubette montrent d’ailleurs que la conférence venait de remuer en nous quelque-chose… Elle a fait naître aussi l’espoir d’être un peu plus nombreux à refuser de participer à cette guerre des anti-.

Image à la Une : portrait de Marie Peltier par Hatim Kaghat (site professionnel), reproduit avec l’aimable autorisation du photographe. 

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2 réponses

  1. Yannick dit :

    Il y a des théories délirantes sur le 11 septembre, et il y a aussi de vraies zones d’ombre :
    http://www.dailymotion.com/video/xkz23g

    • Bonjour,
      merci pour votre commentaire, mais ce n’est pas le propos de cet article de faire du fact-checking sur le 11 septembre, ni de l’ensemble du blog d’ailleurs. En voici les raisons :
      1- Je ne suis pas journaliste d’investigation (ni journaliste tout court d’ailleurs). Je travaille principalement à partir des recherches effectuées par des journalistes ou de spécialistes des légendes urbaines, rumeurs, théories du complot, …etc de niveau universitaire. J’essaye, dans la mesure du possible, de vulgariser leur travail et je m’appuie sur leurs recherches pour aborder des thèmes « nouveaux » ou peu traités (comme les chaînes de prières traitées le mois dernier par exemple). Mon métier dans la vie, c’est bibliothécaire : faire des recherches, synthétiser l’information, la rendre visible et accessible, ça je sais faire. Le fact-checking, je le laisse aux professionnels et lorsque j’en fais, je m’appuie sur le travail de ces professionnels ou je choisis des sujets qui sont dans mes cordes. Je n’ai pas de formation scientifique (seulement un master en lettres), ce qui limite la chose.
      2- Il y a déjà beaucoup d’excellents sites de fact-checking, créés par des journalistes (et il en naît d’ailleurs tous les jours). Je ne peux pas rivaliser avec eux niveau exhaustivité, et ce serait, de toute façon redondant et inutile de m’insérer parmi eux compte tenu de mes moyens (je tiens ce site à côté de mon travail, de façon bénévole, en étant ponctuellement assisté par des amis pour écrire quelques sujets, faire de la relecture ou de la traduction ; je n’ai pas la force de frappe d’un journal). En revanche, donner la parole à des chercheurs plus ou moins connus, m’intéresser aux liens entre les phénomènes de rumeurs ou de complot et l’Histoire récente, le folklore et la littérature, ça, c’est un travail qui est moins effectué, ou du moins, moins visible sur Internet. (Et, je vais vous dire, ça m’intéresse beaucoup + que le fact-checking).
      3- Je pense que le fact-checking, c’est bien, mais que donner aux gens les moyens de comprendre les rumeurs, légendes et théories du complot, comprendre d’où elles viennent, ce qu’elles disent de notre société, comment elles circulent et pourquoi, c’est agir à un niveau plus profond contre le problème de la désinformation. je pense que ça rejoint + ou – l’idée du dernier paragraphe de cet article.
      J’ai essayé de répondre rapidement, j’espère avoir été clair. Sinon, n’hésitez pas à me répondre !
      Bonne soirée !
      EM

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